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Réception de M. Roland Daraspe, réponse de M. Robert Coustet

Monsieur,

Au cours de sa longue histoire, la compagnie qui vous reçoit aujourd’hui a toujours eu à cœur d’accueillir des artistes comme l’y incite, sa triple vocation d’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts. Certes, il n’ont jamais été très nombreux mais toujours choisis parmi ceux qui honoraient le plus notre cité. Il y a peu, nous étions fiers et heureux de compter parmi nous le regretté Raymond Mirande que vous avez bien connu et avec qui vous avez collaboré. Aujourd’hui nous apprécions tous l’amicale présence et le talent de notre confrère Alain Lestié. Pour autant, il doit se sentir un peu seul de son espèce même si certains de nos confrères, je pense en particulier aux professeurs Fréour et Portmann, se plaisent à manier le burin et le pinceau comme d’autres à taquiner la muse. En vous recevant aujourd’hui, l’Académie reste donc fidèle à son devoir et à sa tradition. De plus, elle montre en vous choisissant, que contrairement à l’idée reçue, elle n’est pas routinière et conventionnelle .En effet, ni par votre art ni par votre personne, vous ne correspondez à l’idée préconçue, que l’on se fait d’un académicien.

Votre art est consubstantiel à la métallurgie et comme la poterie et le tissage il remonte aux origines de la civilisation. Comme son nom l’indique, l’orfèvre (du latin aurum eifaber) travaille l’or mais aussi l’argent qui est également précieux. Ces métaux qui se trouvent à l’état natif sont malléables et ductiles et tous deux reflètent la lumière, l’or avec un éclat solaire, l’argent avec un lustre d’une douce blancheur satinée. Ces propriétés ont fasciné les hommes qui leur ont reconnu une valeur magique et sacrée, qui en ont fait le symbole du luxe et de la richesse et qui les ont réservées au service des dieux et des grands de ce monde. Mais pour donner plus de prix encore à l’or et à l’argent, les ouvriers ne s’en sont pas tenu au simple façonnage. Dès l’origine, ils ont ajouté les ressources de la toreutique c’est à dire de tous les procédés de décoration qui enrichissent la valeur brute du métal de celle du génie artistique :1’orfèvre est devenu graveur, ciseleur, sertisseur de pierres fines, sculpteur (songeons à ces génies de la Renaissance que furent Ghiberti, Verrochio, ou Benvenutto Cellini.) Son travail exige une telle habileté que les hommes s’en sont toujours émerveillé et qu’ils y virent une origine divine. C’est ainsi que les armes d’Achille ont été forgées par Héphaïstos en personne. Au chant XIX de F Iliade, Homère nous le montre (je cite) qui « jette dans le feu le bronze dur, l’étain, l’or précieux, l’argent. Sur un support ensuite, il met sa grande enclume et saisit d’une main son robuste marteau, de l’autre ses tenailles. Il va les décorer de multiples sujets conçus par une habile et savante pensée. » Sur le bouclier, chef- d’œuvre absolu de la toreutique, il représente le ciel avec le soleil, la lune et les astres, la mer et la terre avec les cités des hommes, et les campagnes riches de leurs troupeaux, de leurs cultures, en particulier d’« un beau vignoble en or chargé de lourdes grappes ; de noirs raisins y pendent, des échalas d’argent les étayent partout ». On y voit aussi toutes les activité humaines : les combats, les travaux des champs, les vendanges, les danses... Achille, lorsqu’il reçoit le présent n’est pas dupe et s’exclame : « un dieu seul a pu forger ces armes ; c’est à n’en point douter l’œuvre d’un Immortel et non point d’un humain ». Les trésors d’orfèvrerie que nous a légués l’Antiquité restent fidèles à cette virtuosité naturaliste qui se perpétuera de siècles en siècles et marquera les créations de la Renaissance et de l’âge baroque jusqu’à l’éclectisme romantique et à l’Art Nouveau, à l’aube du XXe siècle.

Chez les Hébreux et chez les chrétiens, les orfèvres ont été des protagonistes privilégiés de la célébration du culte divin. La Bible nous a laissé d’admiratives et minutieuses descriptions de l’Arche d’alliance et du chandelier à sept branches disparus lors du pillage du temple de Salomon en 586 avant notre ère. La liturgie chrétienne a, quant à elle, créé en abondance des calices, des ciboires et des monstrances, des ostensoirs, des crosses, des chasses et des reliquaires. Le patron des orfèvres chrétiens est le populaire saint Eloi qui ne fut pas, comme le laisse croire la chanson, le brave homme au bon sens épais qui fait la leçon à un royal pantin. L’évêque de Noyon fût un ministre efficace, un administrateur avisé et un grand artiste capable de battre l’or, d’y sertir des gemmes, des camés, des cabochons. Il exécuta les chasses de saint Denis, de saint Martin de Tours, de sainte Geneviève et, surtout, on lui attribua la plus somptueuse croix jamais réalisée pour la gloire du Sauveur, celle de l’abbaye royale de Saint-Denis. Disparue à la Révolution, on la connaît par une peinture du XVe siècle qui en donne une fidèle représentation. C’était une admirable synthèse entre le métal précieux et les pierreries, une composition libérée de tout pittoresque, faite d’une forme géométrique simple, la croix, associée à des pierres naturelles pour former un objet quasi abstrait. Ainsi, à côté de l’orfèvrerie figurée née du génie d’Héphaïstos qui exalte la nature et sa luxuriance, celle qui est placée sous le patronage de saint Eloi compose avec le matériau, le soumet pour le mettre en valeur et pour le transcender en formes épurées.

Mais descendons de l’empyrée, quittons les lieux sacrés et gagnons notre bonne ville de Bordeaux. L’orfèvrerie y fut longtemps à l’honneur. Au Moyen Age, nos églises et nos couvents possédaient des trésors régulièrement pillés lors des conflit (la guerre de Cent Ans, les guerres de religions), et non moins régulièrement reconstitués avant de disparaître à la Révolution. L’orfèvrerie civile a mieux résisté aux malheurs des temps même si les pièces d’apparat les plus anciennes et les plus spectaculaires ne sont que des souvenirs. Je pense à cette nef que les Bordelais offrirent à la reine Eléonore, l’épouse de François 1er, lors de son entrée solennelle en sa bonne ville de Bourdeaux, le 17 juillet 1530. C’était, dit la chronique, « un navire d’or avec trois hunes, fort beau et grand, plein d’écus au soleil, couvert et équipé comme s’il eut été fait pour nager ». Cette pièce exceptionnelle avait été ouvragée par un orfèvre bordelais très réputé, Robert Chavigneau. Bien entendu, la nef prit le large avec les bagages de la souveraine et nul n’en entendit plus parler.

Plus de traces non plus des œuvres d’orfèvrerie de deux personnages d’exception liés à votre art et à notre ville : un génie et un aventurier que je veux évoquer maintenant. Le génie est connu sous le nom de Louis de Foix. Sa vie longtemps mystérieuse et embrumée de légendes a été magistralement reconstituée par M. Grenet-DelisIe dans un ouvrage que notre académie a couronné en 1998 en lui décernant le prix André Vovard. Comme nombre de grands artistes de la Renaissance, les dons de Louis de Foix étaient multiformes et sa carrière fut itinérante. Ingénieur hydrographe, il conduisit le détournement de l’Adour jusqu’à Bayonne ; architecte de quatre rois, il dressa au péril de la mer, le phare de Cordouan, monument monarchique considéré comme l’une des merveilles du temps. Mais il était aussi orfèvre. J’ai dit que les orfèvres étaient souvent sculpteurs. Ils pratiquaient également les arts mécaniques, fabriquaient des horloges aussi bien que des automates. C’est ainsi qu’alors que Louis de Foix était en Espagne, au service de Don Juan, le lamentable fils de Philippe II, il confectionna une ingénieuse et mortelle serrure destinée à défendre l’accès de la chambre où l’infant vivait dans la crainte d’être assassiné. Mais il trahit le secret et l’on sait ce qu’il advint du pitoyable prince...

L’aventurier se nommait Augustin Hiriart dit Augustin de Bordeaux. Nous ignorons si cet orfèvre a exercé dans sa ville natale mais il y garda des liens en particulier avec son confrère « Castaniac, marchant joelier a la plaso du pales a Bourdeux ». Augustin se trouvait à Londres dans les premières années du XVIIe siècle lorsque, suite à quelques « indélicatesses » (la probité des orfèvres doit être absolue et la sienne n’était pas sans tache) il jugea bon pour sa sécurité de parcourir le monde. En 1612, il arriva à Lahore, gagna la confiance du grand moghol et se fixa à sa cour. Pour ce souverains il fabriqua deux trônes merveilleux mais il se surpassa pour son successeur, avec un troisième siège d’apparat plus extraordinaire encore qui est resté fameux sous le nom de « trône aux paons » parce qu’il était orné de deux oiseaux en or massif. Leurs becs étaient d’émeraude, leur tête de rubis et leur queue en éventails était couverte de pierreries, de diamants et de perles. La reconnaissance du souverain indien fut digne de sa magnificence :le Bordelais reçut deux éléphants, deux chevaux, une maison, une é pouse et, faveur suprême, le titre extraordinaire de Augustin « Houaremand » c’est à dire Augustin, « inventeur des arts. »

Rien ne subsiste des créations de ces deux orfèvres d’exception. En revanche, on connaît bien les trésors d’argenterie de l’aristocratie bordelaise de l’Ancien Régime, non seulement grâce aux nombreux inventaires mais également parce que des pièces ont été conservées en relative abondance malgré les fontes successives ordonnées par le roi. Longtemps jalousement préservées dans les familles, elles ont été révélées au public à l’occasion de deux expositions organisées au musée des Arts Décoratifs par notre consoeur Jacqueline du Pasquier en 1987 puis par son successeur Bernadette de Boysson, en 2000. L’argenterie constituait une part obligée du patrimoine des familles fortunées. Gravée aux armes de son propriétaire, elle affirmait son rang social et sa fortune et constituait une réserve d’épargne utile en cas de besoin. Ce patrimoine se répartissait entre vaisselle plate, objets de toilette et luminaires. On estime que les collections des grandes familles atteignaient un poids voisin ou supérieur à 50 kilogrammes de métal précieux ( en 1681, le président de Pontac, propriétaire du château Haut-Brion en laissa 88 kilos à ses héritiers... ) Dans les familles bourgeoises l’argenterie ne dépassait pas 25 kilos, ce qui n’est tout de même pas si mal... Pour satisfaire à la demande les orfèvres étaient nombreux (on en a recensé cinquante-trois en 1785 dans la généralité de Bordeaux) et certaines familles en faisaient leur spécialité comme ces Ducoing qui furent dix-neuf à exercer la profession au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Le métier était régi par une réglementation extrêmement stricte qui garantissaient la moralité des artistes, le bon aloi du métal et la qualité de 1’ exécution. Le style de cette production bordelaise reprend celui des modèles parisiens avec une tendance à suivre la mode d’un peu loin. Jacqueline du Pasquier a fort bien défini les caractères de cette production souvent un peu lourde mais non exempte de fantaisie, à l’occasion, comme le montrent ces théières dont le bec verseur se termine en tête de canard à l’air moqueur.

Enfin, il convient de réserver un sort spécial à une création propre à nos artistes : la tasse à vin dite bordelaise. On trouve ces « tastes vin » dans tous les pays de vignobles ; ils sont habituellement constitués par une coupelle avec une anse avec ou sans appui pouce. La tasse à vin bordelaise forme une corolle sans anse, aux ailes plus ou moins évasées autour d’un ombilic central qui aide à mirer le vin ; il peut être complété par un piédouche. Le plus anciennement attesté par les textes est celui qu’un certain Mège, bourgeois en cette ville, fit exécuter en 1539. Le plus anciennement conservé date de 1677 ; il porte le poinçon de Jean Felloneau et il est timbré du blason de la famille de Baritault.

Voilà, Monsieur, ce qu’est l’art fascinant dans lequel vous avez acquis l’excellence et voilà la tradition du pays où vous avez choisi de le pratiquer. Il est donc temps de parler de vous. J’ai dit tout à l’heure que vous n’aviez pas la tournure habituelle d’un académicien. D’abord, vous êtes jeune puisque vous êtes né à Versailles un 20 septembre 1950. Vous êtes barbu et en temps ordinaire vêtu de noir. Lorsque vous venez en ville, vous portez un sac à dos qui a impressionné (en bien, rassurez-vous) le Professeur Fréour lors de la visite protocolaire que tout nouvel impétrant est tenu de rendre à ses futurs confrères. Ces visites, vous les avez faites avec un soin scrupuleux et nous avons tous apprécié, à cette occasion, votre courtoisie et votre gentillesse ainsi que l’attention que vous portez aux autres et l’enthousiasme serein avec lequel vous parlez de votre travail.

Rien ne vous prédisposait, en apparence, à une carrière artistique et c’est - dites-vous - « au terme d’une aventure solitaire [que] je suis devenu un autodidacte, sans lignage ni confrérie locale ». En fait vous avez toujours été métallurgiste. En 1968, vous avez passé un C.A.P. de chaudronnier et en 1971, vous avez obtenu un brevet de mécanicien en aéronautique. Autrement dit, du fait de votre formation, vous avez acquis le goût de « la belle ouvrage » et les métaux et les alliages n’avaient guère de secrets pour vous lorsque vous avez rencontré, en 1973, le vitrailliste américain Harold Wills. Vous collaborez avec cet artiste original et marginal pendant trois ans. Il vous fait découvrir la préciosité des verres colorés exaltée par les arabesques du sertissage . Il contribue à vous faire comprendre que la beauté ajoute un supplément de poésie à l’utilitaire et cette expérience éveille votre vocation. Les é vénements de votre vie privée vont vous aider à entrer dans votre nouvelle carrière. En 1978, vous fondez une famille : vous épousez Marie-Claudette Ménager, professeur au collège Sainte-Marie de Neuilly et ensemble vous décidez de quitter Paris. Vous choissez de vous installer en Gironde, à Blanquefort. Vous vous inscrivez à la chambre des métiers et vous décidez d’accepter (je vous cite) « les incertitudes de la création mais la certitude d’être ». Un garage, vous sert d’ atelier où vous commencez à fabriquer des bijoux et des boites puis une production plus large de menus objets personnels, on disait autrefois « menuerie », que l’on garde à portée de la main dans sa poche, dans son sac. Ce sont des briquets, des étuis à cigarettes, des boites à pilules, des cendriers, des vide-poches. Vous les présentez, (en 1978,) au Salon des Ateliers d’Art de Paris, puis aux Salons de Francfort et de Baie. C’est le succès. Votre travail est diffusé par les meilleures maisons de luxe comme les orfèvreries Arthus Bertrand et Odiot, les verreries de Baccarat et Daum, les parfums Caron et Nina Ricci et par des marchands amis, en particulier Monsieur et Madame Claverie qui mettent leur enthousiasme et leur entregent à vous faire connaître des collectionneurs... Deux ans plus tard, vous découvrez à Macau en Médoc une jolie maison au bord de la rivière, avec un grand atelier, un grand jardin entouré de vignes. Vous y vivez depuis avec votre épouse qui enseigne le Français au collège Tivoli et vos cinq enfants. Peu à peu votre production se diversifie et devient plus ambitieuse pour répondre aux désirs d’une clientèle raffinée et fortunée. Vous voici orfèvre d’art presque sans le savoir tant est loin de vous l’idée de vous considérer comme un artiste

Vous affirmez modestement, en effet, que vous êtes un artisan. Et il est vrai que dans votre atelier encombré d’outils, vous travaillez le métal de vos mains. Nouvel Héphaïstos (mas heureusement préservé des disgrâces physiques du dieu), vous maniez l’enclume et le marteau la cisaille, la bigorne et toutes sortes de maillets en buis, en caoutchouc, en cuir de buffle pour marteler la précieuse feuille d’argent sans la mâcher. Chaque geste est calculé pour l’assouplir, la découper, la plier et finalement le métal prend forme. Au chalumeau, vous maîtrisez la flamme pour la délicate opération de la brasure qui permet de souder entre elles les différentes pièces constitutives d’un objet, le bec verseur ou l’anse d’une théière par exemple. Le polissage, ensuite, et le brunissage, donnent à la surface de l’objet son grain et son lustre. Puis viennent les délicates et subtiles opérations de ciselure, de guillochage, de sertissage. A l’occasion, pour donner à telle ou telle partie de l’objet sa matité ou pour le teinter des reflets de l’oxydation, vous vous transformez en alchimiste et vous manipulez les acides. On le voit, une part et non des moindres, de votre talent réside dans votre dextérité manuelle. Mais vos mains sont mains de maître ; elles sont vos « fières servantes ». J’emprunte cette expression au grand historien de l’art Henri Focillon qui a écrit un Eloge de la main. Dans ce texte magistral, Focillon s’interroge (je cite) « la main du graveur, de l’orfèvre, de l’enlumineur, du laqueur est-elle seulement une domestique adroite et complaisante rompue à la pratique des travaux fins ? » Et en réponse à sa question, il déclare que la main (je cite) « touche l’univers, elle le sent, elle s’en empare, elle le transforme. Elle combine d’étonnantes aventures de la matière, elle ajoute au règne de la nature un règne nouveau. » En somme, la main, organe muet et aveugle assujettie au corps est inséparable de l’esprit qui régente sa conduite. Et c’est ainsi que l’artisan est, en vous, indissociable de l’artiste. Car l’artiste est celui qui imagine, qui conçoit, et les objets que vous façonnez sortent d’abord de votre imagination, concrétisent vos inventions, témoignent de votre goût.. Vous cherchez l’idée crayon en main en multipliant les croquis, les ébauches, les variations^ Lorsque la forme est trouvée, elle est soumise aux rectifications, aux repentirs .aux mises au point qui lui donneront ses proportions définitives. Ensuite, vous attaquez la troisième dimension et vous fabriquez une maquette en terre ou en plâtre. Vient enfin la réalisation définitive dans l’ultime et merveilleuse incertitude que vous appelez « la part créatrice du métal. »

Avec le succès et pour répondre aux commandes, le répertoire de vos objets se diversifie. Ils sont le plus souvent liés au cérémonial de la table, et vous réussissez à donner à des instruments familiers un caractère nouveau, à la fois harmonieux et surprenant tout en respectant les nécessités du fonctionnalisme. Il y a toute la variété des récipients pour la boisson : gobelets et timbales, verres à liqueur, services à thé et à café... ; ceux qui servent à la consommation des mets : couverts doublés de vermeil, plats, jattes, saucières, coupes à fruits... Je ferai un sort spécial à votre taste-vin, hommage au terroir où vous avez choisi de vivre, qui est une interprétation originale et poétique de la tasse à vin bordelaise à ombilic. Les désirs de certains clients sont à l’origine de créations particulièrement originales et précieuses tels ces seaux à Champagne, ces rafraîchissoirs à caviar ou encore ce service à cocktail commandé par le baron Edmond de Rothschild ou ce lustre monumental, l’un de vos chefs-d’œuvre, pour un amateur bordelais exigeant et de grand goût. Parmi vos ouvrages d’exception, je n’aurai garde d’oublier l’épée d’académicien du Professeur Etienne. En 2000, notre confrère Robert Etienne est élu à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, juste couronnement de sa grande carrière. Il tient à associer à son honneur sa patrie bordelaise à laquelle il a consacré tant de recherches. Par sa volonté, la cérémonie se déroulera au Grand Théâtre. Il veut aussi que son épée soit l’œuvre d’un artiste bordelais et me charge de trouver l’oiseau rare. Vous étiez là. Vous vous jouez avec brio des pièges d’un genre inconnu de vous en inventant le décor allégorique complexe qui rend hommage à la riche carrière du maître. On le voit vous ne vous cantonnez pas dans le luxe domestique. Votre art reste fidèle à sa mission millénaire de servir la mémoire des œuvres de l’esprit et comme par le passé vous le mettez au service du sacré lorsque s’en présente l’occasion. Ainsi il faut compter parmi vos réussites les plus abouties, des objets pour les cultes hébraïques et chrétiens. Pour les cérémonies juives vous avez inventé une lampe incrustée de malachite, avec huit godets à huile qui est utilisée pour la fête de Hanoukah. Pour la liturgie catholique, vous avez créé des calices dont l’un enchâsse des émaux de Raymond Mirande, un ciboire pour l’église Notre- Dame de Macau et, enfin, le merveilleux tabernacle de l’église de Bassens dont les ciselures reçoivent la lumière des vitraux de Mirande.

Vos œuvres se sont imposées par un style très personnel. Délibérément vous écartez toute référence aux stéréotypes empruntés à l’histoire. La forme de vos objets, stables, aisément préhensiles et pratiques, naît de leur fonction comme ceux, avant vous, de Charles Robert Ashiee, orfèvre des Arts and Crafts ou ceux de l’Autrichien Joseph Maria Olbrich, analogie pertinente mais fortuite comme l’a montré Jaqueline du Pasquier. D’une extrême pureté, ils refusent la rigidité de la géométrie mais obéissent à un discret naturalisme nourri par votre extrême attention aux monde végétal. Une graine, une tige de bambou ou une é corce, une feuille, un pétale de fleur inspirent les douées flexions, les sinuosités légères ou les torsions et les stries qui marquent leur contours. Le décor ignore l’inutile répertoire des motifs répétitifs. Il bannit la figuration à quelques exceptions près, il est vrai remarquables, comme les bas-reliefs ciselés sur le tabernacle de Bassens. Tous vos efforts tendent à mettre en valeur la beauté du matériau, l’argent massif quelquefois rehaussé de vermeil ou de cuivre oxydé. Vous l’enrichissez par des inclusions de pierres dures comme le lapis-lazuli, de camés, de lave de Volvic. En somme vous êtes un disciple de saint Eloi plutôt qu’un élève d’Héphaïstos.

Votre notoriété a depuis longtemps dépassé le cercle de vos marchands et de vos amateurs amis. La radio, la télévision, la presse écrite se font l’écho de vos succès. Vous avez exposé à Paris (au Grand Palais et au Louvre), à Fukuoka et à Tokyo, à New-York et bien entendu à Bordeaux où l’exposition du musée des Arts décoratifs a constitué une date dans votre carrière. Aujourd’hui même, s’ouvre à Chicago la SOFA, le plus grand salon international regroupant les galeries spécialisées dans les objets d’art. Si vous aviez le don d’ubiquité, vous devriez vous y trouver puisque vous figurez parmi les quatre artistes qui y représentent la France. On comprend pourquoi vos œuvres se trouvent dans les musées des arts décoratifs de Bordeaux, de Paris, de Lyon, dans le Fond National d’Art Contemporain et j’en passe. Vos coupes sont choisies par l’Elysée pour les cadeaux protocolaires de la Présidence de la République et la Ville de Bordeaux à offert votre tasse à vin à la reine d’Angleterre et à Mme Madeleine Albright, Secrétaire d’Etat du Président Clinton. Tout ceci s’accompagne de distinctions rares : le Grand prix régional puis le Grand prix national des métiers d’Art (1990 puis 1994), le Prix Dunhill Prestige International (1996). L’an dernier, enfin, vous avez obtenu la récompense suprême que constitue le brevet prestigieux de « maître d’art ». Ce titre officiel a été inspiré par les « trésors nationaux vivants » du Japon. Aux termes d’un décret du ministère de la Culture et de la Communication, il est réservé à (je cite) « un professionnel d’excellence, exerçant un métier rare ou précarisé, maîtrisant une technique et un savoir-faire exceptionnel. » Actuellement, ces maîtres d’art sont cinquante dont deux orfèvres seulement, le très célèbre Goudji et vous même. Des maîtres en d’autres disciplines, l’Académie en compte un grand nombre (on me pardonnera de ne pas citer de nom, les intéressés se reconnaîtront... ) mais de « trésor vivant », vous êtes le premier et le seul de votre espèce. Votre présence est donc pour nous tous un enrichissement. Soyez, Monsieur, le bienvenu parmi nous.


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